Forum économique 18 Safar : Faire du Magal de Touba un moteur du développement économique du Sénégal

Comment transformer le Magal de Touba en un puissant levier de développement économique au profit de la ville sainte et de l’ensemble du Sénégal ? C’est autour de cette problématique que s’est articulé le premier panel du Forum économique 18 Safar, organisé par l’Association des Commerçants et Industriels du Sénégal (ACIS). Économistes, responsables administratifs, entrepreneurs et élus locaux ont plaidé pour une meilleure valorisation du potentiel économique du plus grand rassemblement religieux du pays.

Le chef du Service régional du Commerce de Dakar, Amadou Touba Niane, a mis en évidence le poids économique du Magal à travers plusieurs études réalisées notamment par le Pr Moubarack Lô, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), l’Université Alioune Diop de Bambey et le Comité d’organisation du Magal.

Selon lui, le Magal génère une forte dynamique économique dans plusieurs secteurs. La consommation des ménages connaît une hausse significative, tout comme les activités commerciales, les services, les transports et le bâtiment. L’événement favorise également la création de milliers d’emplois temporaires et accroît les recettes fiscales des collectivités territoriales.

Impact économique réel

S’appuyant sur une étude de l’Université Alioune Diop de Bambey, il a indiqué que les retombées économiques du Magal représenteraient environ 249 milliards de FCFA 1,5 % du produit intérieur brut (PIB) du Sénégal. Il a également rappelé qu’un documentaire de la BBC diffusé en 2025 montre que la fréquentation du Magal est passée de 3 millions de pèlerins en 2011 à près de 6 millions en 2025.

L’ampleur de cette activité se reflète dans les chiffres de consommation. Chaque année, le Magal mobilise entre 12.000 et 16.000 bovins, près de 5.000 tonnes d’huile, 4 000 à 5 000 tonnes de sucre, 1500 tonnes de lait en poudre, environ 5 millions de baguettes de pain ainsi qu’une importante consommation de carburant estimée à 12 milliards de FCFA. Le secteur du BTP enregistre également une progression de près de 20 % durant cette période.

Le représentant du Ministère de l’Industrie et du Commerce a également souligné l’importance de l’activité des charretiers. Touba compte 87 garages de charrettes, représentant plus de 20.000 charrettes formalisées, auxquelles s’ajoutent près de 20.000 autres en provenance de Diourbel. Avec un revenu moyen estimé à 100.000 FCFA par charrette pendant le Magal, cette activité génère à elle seule plusieurs milliards de francs CFA.

Pour mieux exploiter ce potentiel, Amadou Touba Niane a recommandé la création d’un port sec connecté à un port maritime et au réseau routier afin de réduire les coûts logistiques et de créer davantage d’emplois. Il a également préconisé de faire du Magal un véritable espace d’intégration économique sous-régionale, permettant aux opérateurs économiques de la sous-région d’approvisionner Touba tout en y développant leurs échanges commerciaux. Il a toutefois rappelé que des défis subsistent, notamment en matière d’organisation et de maintien de l’ordre public.

Des opportunités à saisir

De son côté, Meïssa Babou, économiste et enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, a invité les décideurs à « agir au lieu de subir » les transformations de Touba. Selon lui, la ville sainte représente aujourd’hui l’un des principaux pôles de croissance du pays grâce à sa forte démographie, sa position géographique stratégique et l’importance de son marché.

Il a rappelé que Touba est passée d’environ 400 hectares dans les années 1930 à près de 40.000 hectares au début des années 2000 et compte aujourd’hui près de 1,5 million d’habitants. Pour l’universitaire, cette croissance doit être accompagnée par une stratégie de développement fondée sur l’identification des besoins du marché, la création de projets viables et une concertation permanente entre les acteurs économiques, les autorités religieuses, les dahiras et les pouvoirs publics.

L’économiste a identifié plusieurs secteurs porteurs, notamment le cuir, le recyclage des pneus, l’élevage, l’aquaculture ou encore la transformation du café. Il a également appelé l’État à accélérer le désenclavement de Touba par le chemin de fer, à créer un parc industriel susceptible de générer 50.000 emplois, à mettre en place des fonds de garantie, des mesures fiscales incitatives et des programmes de formation destinés aux entrepreneurs.

Pour sa part, Omar Cissé, directeur exécutif de l’ACIS, a insisté sur la nécessité de faire du Magal un levier de production nationale. « Produire ce que nous consommons », a-t-il plaidé, estimant que le Sénégal dispose de nombreux atouts, notamment sa jeunesse, son potentiel solaire, ses ressources naturelles et sa position géographique.

Il a appelé à développer des filières locales capables de répondre aux besoins générés par le Magal, notamment dans les domaines des boissons à base de produits locaux, du sel, du cuir, ainsi que de l’élevage bovin et ovin. Pour lui, l’enjeu est d’organiser les différents maillons de la chaîne de valeur, de la production à la transformation puis à la distribution.

Omar Cissé a également invité l’État à améliorer l’accès au foncier, à l’énergie et à l’eau, à simplifier les procédures administratives et à soutenir davantage le secteur privé. Il a encouragé les entrepreneurs à se regrouper autour de projets collectifs et à commencer par de petites unités industrielles capables de répondre progressivement à la demande nationale.

Un meilleur accompagnement

Les échanges avec l’assistance ont enrichi les débats. Le président de l’ACIS, Khadim Sylla, a plaidé pour la levée des contraintes qui freinent la création de petites industries, une plus grande implication du secteur privé dans les politiques d’industrialisation et une meilleure préparation des entreprises sénégalaises à la concurrence dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Il a également encouragé le recours à l’énergie solaire dans les unités industrielles.

Pour sa part, Adja Arame Khole, présidente de la commission féminine de l’ACIS, a dénoncé les difficultés rencontrées par les femmes entrepreneures, notamment en matière de financement, de mécanisation, d’accès au foncier et d’accompagnement à l’international. Elle a plaidé pour un meilleur soutien aux initiatives de transformation des produits locaux, notamment des jus.

Le maire de Touba, Abdou Lahad Ka, a insisté sur la nécessité de développer le secteur primaire en valorisant les importantes ressources hydriques de la ville afin de stimuler la production agricole. Il a également soutenu la création de parcs industriels pour renforcer l’attractivité économique de Touba.

Un opérateur économique de Touba dénommé Soumboulou Sylla a proposé de moderniser le marché Ocass pour en faire une plateforme commerciale d’envergure internationale, inspirée des plus grands marchés mondiaux, tout en développant les infrastructures d’accueil et les services touristiques afin de mieux accompagner l’afflux de visiteurs pendant le Magal et même bien après.

Au terme de ce panel, un consensus s’est dégagé : au-delà de sa dimension spirituelle, le Magal de Touba constitue un formidable moteur économique. Les intervenants ont estimé qu’une meilleure organisation, des investissements ciblés, le développement d’industries locales et une collaboration renforcée entre l’État, le secteur privé et les autorités religieuses permettraient de transformer durablement cet événement en un puissant levier de développement économique pour le Sénégal.

Onass MENDY

 

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