Forum économique 18 Safar : Faire du Magal de Touba un moteur du « Made in Sénégal 

Le Forum économique 18 Safar a consacré un panel à la thématique « Souveraineté économique, industrialisation et contenu local : comment faire du Magal un catalyseur du “Made in Sénégal” ? ». Organisée à l’initiative de l’Association des Commerçants et Industriels du Sénégal (ACIS), cette rencontre a réuni des représentants de l’État, des universitaires, des industriels et des opérateurs économiques autour d’une réflexion sur les leviers permettant de transformer le Magal de Touba en un puissant moteur de développement économique.

Les échanges ont mis en évidence un constat partagé : le Magal représente l’un des plus importants marchés de consommation du pays, mobilisant chaque année plusieurs millions de pèlerins et générant une forte demande en produits alimentaires, services, transport, matériaux de construction et biens de consommation. Toutefois, cette demande demeure largement satisfaite par des produits importés, révélant les limites de l’appareil productif national et la faible valorisation du contenu local.

Réduction de la dépendance

Les participants ont ainsi insisté sur la nécessité de renforcer la souveraineté économique du Sénégal à travers une industrialisation davantage orientée vers la satisfaction des besoins générés par cet événement religieux majeur.

Le directeur du Déploiement industriel au Ministère de l’Industrie et du Commerce, Samuel Tabane , a plaidé pour que le Magal soit consideré comme un marché stratégique et prioritaire pour les entreprises sénégalaises. Selon lui, le dynamisme économique observé plusieurs mois avant le pèlerinage constitue une opportunité de planifier la production industrielle sur toute l’année.

Il a estimé indispensable de disposer de données fiables sur les besoins réels du Magal afin d’adapter les capacités de production nationale. Les secteurs de l’agroalimentaire, du bâtiment, des matériaux de construction, de la vaisselle ou encore des produits de première nécessité doivent, selon lui, être intégrés dans cette planification.

Pour atteindre cet objectif, M. Tabane a recommandé la mise en place d’un cadre permanent de concertation entre les différents acteurs, un accompagnement renforcé des entreprises par les structures d’appui, la diversification des activités économiques ainsi que la définition d’un plan d’aménagement intégrant des zones industrielles.

Représentant le ministère de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage, Modou Gueye Seck a insisté sur le développement des filières agricoles e de réduire la dépendance du pays aux importations. Prenant l’exemple du riz, dont les importations atteignent près de 1,4 million de tonnes par an, il a souligné l’importance de produire, transformer, commercialiser et consommer davantage le riz local.

Divers secteurs prioritaires

Le directeur du Financement et du Partenariat avec les organisations a également appelé à une meilleure structuration des chaînes de valeur, depuis la production jusqu’à la commercialisation, en passant par le stockage et la transformation, tout en insistant sur la nécessité de réduire les pertes post-récolte. L’accompagnement des producteurs passe aussi, selon lui, par la formalisation des exploitations, une meilleure tenue des comptes et le développement d’infrastructures de stockage adaptées.

Pour Dr Meïssa Babou, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), le défi de la souveraineté économique repose avant tout sur le renforcement des capacités de production, de transformation et de distribution. Rappelant que les importations africaines représentent environ 30 000 milliards de FCFA, il a estimé que la compétitivité des produits locaux demeure un enjeu majeur.

Le chercheur a préconisé un meilleur accès au financement, notamment à travers une collaboration renforcée avec les institutions de microfinance afin d’alléger les conditions de remboursement et d’accompagner les projets industriels à fort potentiel.

Le représentant de l’Agence d’Aménagement et de Promotion des Sites Industriels (APROSI), Matar Sarr, a présenté les grandes orientations de la future Plateforme industrielle internationale de Touba, projet structurant destiné à soutenir l’industrialisation de la cité religieuse.

Prévue sur une superficie de 400 hectares, cette plateforme ambitionne d’accueillir plusieurs pôles industriels, notamment dans les secteurs de l’agroalimentaire, du textile et de la manufacture, de la pharmacie et de la parapharmacie, de l’économie circulaire ainsi qu’un port sec. Le projet prévoit également des hangars industriels, un mix énergétique associant les réseaux de la Senelec et l’énergie solaire, des logements ainsi que des services publics de proximité.

Selon lui, la réussite de cette plateforme passe par l’aménagement préalable des infrastructures de base, la mise en place d’un guichet unique regroupant les principaux services administratifs, des mesures fiscales incitatives ainsi qu’une politique de préférence nationale dans l’attribution des marchés.

Levée des contraintes

De son côté, Abdou Fatah Gueye, membre de l’ACIS, de Touba Ca Kanam et opérateur économique, a rappelé que le Magal accueille près de 6,5 millions de participants, faisant de Touba un marché exceptionnel pour les produits alimentaires et manufacturés. Il a plaidé pour l’actualisation de l’étude d’impact économique réalisée par l’Université Alioune Diop de Bambey en vue de disposer d’indicateurs récents permettant d’orienter les politiques publiques.

L’opérateur économique a mis en avant plusieurs atouts de Touba, notamment la stabilité sociale, la disponibilité du foncier, une main-d’œuvre abondante, un marché prévisible et le rôle mobilisateur du Ndigël. Il a cependant relevé plusieurs obstacles, parmi lesquels la dépendance aux importations, le déficit de confiance entre les acteurs, certaines résistances au changement et les inégalités sociales.

Pour lever ces contraintes, M. Gueye a recommandé de renforcer la formalisation des entreprises, de développer les compétences, d’améliorer la qualité, l’emballage et l’étiquetage des produits, de privilégier l’importation de produits semi-finis afin de créer davantage de valeur ajoutée localement, tout en développant un véritable écosystème industriel autour de Touba.

Il a également insisté sur la nécessité de créer des centres de production, de promouvoir des technologies accessibles aux PME, d’aménager un parc de stationnement pour les gros-porteurs, de renforcer l’intégration régionale et d’instaurer un dialogue permanent entre les différents acteurs.

Intervenant au nom du comité d’organisation du Magal, Serigne Cheikh Abdou Mbacké Gaïndé Fatma, président de la commission Communication et Culture, a salué l’initiative de l’ACIS. Il a rappelé que la première étude d’impact économique du Magal avait été réalisée en 2010 et annoncé la restitution prochaine d’une nouvelle étude dont les résultats dépasseraient les estimations initiales.

Selon lui, plusieurs filières demeurent insuffisamment exploitées malgré la disponibilité de la matière première et du savoir-faire, notamment dans le cuir, les nattes ou les chapelets. Il a également souligné l’importance d’une gouvernance concertée entre l’État et les familles religieuses dans la perspective de maximiser les retombées économiques des grands événements religieux.

Le représentant du Khalife général des Mourides a enfin évoqué une étude sur la mobilité urbaine à Touba qui recommande la création de quatre hubs logistiques permettant aux gros-porteurs de décharger leurs marchandises avant leur redistribution par de plus petits véhicules.

Difficultés persistantes

Pour sa part, le président de l’ACIS, Khadim Sylla a rappelé que l’agriculture et l’élevage constituent les fondements de toute industrialisation durable. Il a insisté sur la formalisation comme préalable au développement industriel, tout en plaidant pour une transformation locale plus importante des matières premières, la création d’une zone industrielle privée, l’aménagement d’un marché de gros à Touba ainsi que le rétablissement de la desserte ferroviaire en vue de réduire les coûts logistiques.

De son côté, Moussa Sané, directeur du Service départemental du Commerce de Mbacké, a dressé un état des besoins enregistrés durant le Magal. Il a indiqué que la consommation atteint notamment 6.000 tonnes de riz, 6.000 tonnes de sucre, 5.000 tonnes de gaz, près de 100 000 bidons de 20 litres d’huile, ainsi que des volumes très importants de lait et d’eau.

S’il a salué le dynamisme entrepreneurial de Touba, M. Sané a également attiré l’attention sur plusieurs difficultés persistantes, notamment le poids du secteur informel, le non-respect de la métrologie industrielle, l’utilisation de bouteilles de seconde main dans le conditionnement de l’huile et la circulation de produits impropres à la consommation. À ce titre, il a indiqué que les services du commerce avaient procédé à la saisie de près de 30 tonnes de produits impropres à la consommation.

Au terme des échanges, les intervenants sont unanimes sur la nécessité de faire du Magal de Touba un véritable levier de souveraineté économique.

Onass MENDY

 

 

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